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Guinée : la crise de liquidité bancaire est d’abord une crise de confiance

Par-delà le cash, une lecture politique et institutionnelle d’un dysfonctionnement systémique

Par Abdoulaye DABO

Alors que la République de Guinée affiche des indicateurs macroéconomiques en amélioration ; réserves de change consolidées, franc guinéen stabilisé, convergence avec les critères de la CEDEAO ; le pays traverse un paradoxe rarement observé dans la littérature économique : la liquidité existe dans l’économie, mais elle déserte les banques. Cette tribune propose une analyse des causes profondes de ce phénomène, où la politique judiciaire et la réalité d’une économie largement informelle se télescopent, fragilisant le pacte de confiance entre le citoyen et le système financier.

I. LA TRANSITION ET LA PROMESSE DE MORALISATION

Lorsque le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) a pris le pouvoir en septembre 2021, les nouvelles autorités guinéennes ont posé un diagnostic sans ambiguïté : après des années de gouvernance contestée, l’État devait être refondé sur la justice, la transparence et la reddition des comptes. La lutte contre la corruption a été érigée en marqueur central de la transition. C’est dans cet esprit qu’a été instituée la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF), dotée d’un procureur spécial et investie d’une mission claire : poursuivre les auteurs présumés de malversations, d’enrichissement illicite et de prédation des ressources publiques.

Sur le principe, cette orientation répond à une exigence légitime et largement partagée. Après des années d’impunité perçue, la population guinéenne aspirait à un changement de paradigme dans la gestion de la chose publique. Peu de voix se sont élevées, dans les premiers mois, pour contester la nécessité d’un assainissement de la gouvernance.

Cependant, comme souvent dans les transitions politiques, la mise en œuvre a produit des effets de bord que le législateur n’avait peut-être pas anticipés. Et c’est précisément dans le champ économique et financier que les conséquences se sont révélées les plus profondes.

II. LA CRIEF FACE À LA RÉALITÉ D’UNE ÉCONOMIE INFORMELLE

La CRIEF a commencé à convoquer d’anciens dignitaires, hauts fonctionnaires et opérateurs économiques ayant prospéré sous le régime précédent. La méthodologie adoptée reposait, dans de nombreux cas, sur un principe de présomption inversée : c’était à la personne convoquée de justifier l’origine de sa fortune, qu’elle soit matérielle ou financière. Des dénonciations, parfois non étayées, pouvaient suffire à déclencher une procédure. Des comptes bancaires ont été gelés, parfois saisis, avant même que les mis en cause aient pu se défendre.

Or, la Guinée présente une caractéristique structurelle que tout analyste financier doit garder à l’esprit : son économie demeure, dans des proportions considérables, informelle. Le commerce de détail, le négoce, l’orpaillage artisanal, le secteur diamantaire, l’agriculture de marché ; autant d’activités qui génèrent des revenus significatifs sans qu’ils soient nécessairement documentés selon les standards formels habituellement requis par les institutions bancaires, fiscales ou judiciaires.

Demander à un négociant de Madina, un orpailleur de Siguiri, à un diamantaire de Banakoro, un aventurier d’Angola ou d’Europe, ou un commerçant de Kaloum de produire des bilans certifiés, des déclarations fiscales structurées ou des traces bancaires démontrant l’origine légale de chaque franc guinéen ou en sa possession, c’est ignorer la réalité profonde du tissu économique national. Non pas parce que ces acteurs sont coupables, mais parce que l’infrastructure institutionnelle du pays n’a jamais permis ; et ne permet toujours pas ; une formalisation généralisée de l’activité économique.

« Dans une économie informelle à près de 80 %, la présence d’un montant élevé sur un compte bancaire ne saurait, à elle seule, constituer un indicateur d’irrégularité. »

III. LA PSYCHOSE BANCAIRE : QUAND LA PEUR VIDE LES GUICHETS

C’est précisément cette confusion entre richesse informelle et enrichissement illicite qui a nourri une psychose financière collective d’une ampleur inattendue. De nombreux opérateurs économiques, redoutant un gel de leurs avoirs, une saisie conservatoire ou une exposition judiciaire publique, ont progressivement réduit leur recours au système bancaire. Ils ont retiré leurs fonds, préférant conserver le cash dans leurs coffres privés, dans leurs boutiques ou dans des circuits informels de thésaurisation.

Ce mouvement de retrait massif a créé un déséquilibre structurel dans le fonctionnement même des banques. Normalement, un système bancaire fonctionne sur un équilibre dynamique entre dépôts et retraits. Dès que les retraits excèdent durablement les dépôts, la structure de liquidité se dégrade. Les banques, même solvables, se retrouvent dans l’incapacité de servir l’ensemble des demandes de cash au guichet.

Et les premières victimes de cette situation sont, paradoxalement, les acteurs les plus captifs du système formel : les fonctionnaires, les salariés du secteur privé structuré, les prestataires payés par virement, les ménages dont les revenus transitent obligatoirement par les banques. Imaginez un enseignant, un agent de santé ou un employé de bureau qui, après un mois de travail, ne peut pas retirer son salaire parce que la banque manque de billets. Non pas parce que l’argent n’existe pas, mais parce qu’il est désormais hors du circuit bancaire.

Cette frustration quotidienne alimente à son tour la défiance. Un cercle vicieux s’installe : moins de confiance produit plus de retraits, plus de retraits aggravent les tensions sur la liquidité, et l’aggravation des tensions renforce la défiance. La spirale est engagée.

IV. LE PARADOXE GUINÉEN : DE L’ARGENT PARTOUT, SAUF DANS LES BANQUES

C’est ici que réside le cœur du problème, et c’est ici que le débat public doit gagner en précision. La crise que traverse la Guinée n’est pas une crise de rareté monétaire au sens classique du terme. L’argent n’a pas disparu de l’économie nationale. Il est là. Il circule. Mais il circule en dehors des banques.

Les réserves de cash se trouvent désormais dans les coffres des commerçants, dans les circuits de l’orpaillage artisanal, chez les diamantaires, dans les réseaux de négoce informel, dans les encaisses privées. Cette masse monétaire existe bel et bien, mais elle échappe au radar du système bancaire. Sur le plan comptable et agrégé, les indicateurs de la Banque centrale peuvent suggérer une disponibilité monétaire globale satisfaisante. Mais sur le terrain, au guichet, la réalité est tout autre.

Il ne s’agit donc pas d’une crise monétaire classique. Il s’agit d’une crise de transformation bancaire, c’est-à-dire d’une rupture dans le processus par lequel les dépôts du public se transforment en capacité de financement et de paiement. Et cette rupture est alimentée, non par une défaillance technique des banques, mais par une crise de confiance profonde entre le citoyen et le système financier.

V. LES RÉPONSES DE LA BANQUE CENTRALE : NÉCESSAIRES, MAIS INSUFFISANTES

À l’occasion du 66e anniversaire de la monnaie guinéenne, le gouverneur de la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG), Dr Karamo Kaba, a détaillé les mesures mises en œuvre pour faire face aux tensions sur le cash. Ces mesures sont réelles et méritent d’être saluées.

Des émissions conséquentes de billets ont été réalisées pour approvisionner le système bancaire. Les réserves de change se sont consolidées de manière spectaculaire, passant de 1,44 milliard de dollars US fin 2024 à 3,69 milliards fin 2025, soit 4,39 mois d’importations contre 1,5 mois un an plus tôt ; une progression remarquable. Le franc guinéen est resté globalement stable, à 8 718,92 GNF pour un dollar fin décembre 2025. La Guinée satisfait désormais aux quatre critères primaires de convergence macroéconomique de la CEDEAO.

Par ailleurs, la BCRG a engagé une stratégie de modernisation incluant la digitalisation des transactions, la mise en place d’une centrale des risques automatisée, l’encadrement des taux d’intérêt et, projet emblématique, la création d’une Bourse des valeurs mobilières de la République de Guinée.

Ces avancées sont indéniables. Mais elles ne règlent pas le problème de fond. Injecter des billets dans un système que les citoyens évitent, c’est comme remplir un réservoir percé : l’eau coule, mais elle ne reste pas. Tant que la population perçoit le compte bancaire comme une source de vulnérabilité plutôt que de protection, l’intermédiation financière restera compromise. La digitalisation, la Bourse, la centrale des risques ; tout cela est indispensable, mais ne produira ses effets que dans un environnement institutionnel apaisé, prévisible et crédible.

VI. RECONSTRUIRE LA CONFIANCE : QUATRE INFLEXIONS NÉCESSAIRES

La solution de fond réside moins dans l’augmentation du volume de cash que dans la reconstruction du pacte de confiance entre les citoyens, les opérateurs économiques, les banques et les institutions judiciaires. Cela suppose au moins quatre inflexions.

Articuler justice et réalité économique

Premièrement, l’action judiciaire doit s’articuler avec la réalité économique du pays. Dans un environnement à forte informalité, l’appréciation de l’origine des fonds doit s’appuyer sur des investigations rigoureuses, proportionnées et contextualisées, plutôt que sur une lecture mécanique des encours bancaires. La présomption d’innocence n’est pas un obstacle à la lutte contre la corruption ; elle en est la condition de crédibilité.

Renforcer la diligence préalable

Deuxièmement, les autorités gagneraient à développer des mécanismes de due diligence plus robustes, impliquant les banques et les cellules de conformité en amont, avant toute exposition publique ou coercitive d’un déposant. Il s’agit de distinguer les situations réellement suspectes des cas relevant des spécificités structurelles de l’économie nationale.

Sécuriser le déposant

Troisièmement, il est impératif de rassurer les agents économiques sur le fait que le dépôt bancaire n’est pas, en soi, un facteur de risque. Tant que le compte en banque sera perçu comme un piège plutôt que comme un refuge, l’objectif d’inclusion financière restera un vœu pieux. Cela implique une communication claire, des garanties institutionnelles, et peut-être la mise en place d’un fonds de garantie des dépôts crédible.

Poursuivre les réformes structurelles dans un climat apaisé

Quatrièmement, les réformes techniques engagées par la BCRG doivent être poursuivies et amplifiées, mais dans un contexte de stabilité institutionnelle et de prévisibilité réglementaire. La digitalisation, la bourse, la centrale des risques sont des instruments puissants ; à condition qu’ils s’inscrivent dans un écosystème de confiance.

LA STABILITÉ BANCAIRE NE SE DÉCRÈTE PAS, ELLE SE CONSTRUIT

La Guinée est aujourd’hui confrontée à une leçon classique de l’économie politique monétaire, une leçon que bien des pays avant elle ont apprise à leurs dépens : un système bancaire ne fonctionne pas seulement avec des billets. Il fonctionne avec de la confiance.

La lutte contre la corruption demeure un impératif national, un devoir de gouvernance, une exigence morale. Mais elle doit être conduite avec intelligence institutionnelle, de manière à ne pas fragiliser involontairement les fondements mêmes de l’intermédiation financière. Dans un pays où l’économie informelle représente l’essentiel du tissu productif, la réponse ne peut être uniquement répressive. Elle doit être économiquement réaliste, socialement lisible et institutionnellement calibrée.

« Le défi guinéen n’est pas seulement de remettre du cash dans les banques. Il est de faire en sorte que les citoyens aient de nouveau intérêt ; et surtout confiance ; à y laisser leur argent. »

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